« Nice-Matin », « La Provence » : trois milliardaires pour deux titres

Les manœuvres entre milliardaires pour le contrôle de deux titres phares de la côte méditerranéenne se poursuivent. Avec, dans le rôle du « troisième homme », Rodolphe Saadé, PDG du géant du transport maritime CMA CGM. Figurant parmi les premiers employeurs de Marseille, ce Franco-Libanais de 49 ans est, d’après les informations du Point, intéressé par les 11 % détenus dans La Provence par le groupe belge Nethys. Actionnaire à la fois de La Provence et du groupe Nice-Matin (qui chapeaute également Var-Matin et Monaco-Matin), la société originaire de Liège, arrivée en fanfare en 2015, cherche depuis plus d’un an à céder les participations qu’elle détient dans les journaux français.

La soudaine entrée en jeu de Rodolphe Saadé, proche de Bernard Tapie, actionnaire à 89 % de La Provence (et dans l’incapacité de vendre du fait des procédures judiciaires en cours), n’est pas innocente. Elle intervient alors qu’un duel à distance pour le contrôle du groupe Nice-Matin oppose deux tycoons des médias : Iskandar Safa, qui possède, via sa société Privinvest Médias, les hebdomadaires Valeurs actuelles et Mieux vivre votre argent, d’un côté ; Xavier Niel, fondateur du groupe Iliad et actionnaire du Monde, de L’Obs et des Jours, de l’autre.

La pépite Woo

Ce dernier a indiqué, le 16 juin, dans un communiqué, être entré en négociations exclusives pour la reprise de la société Avenir Développement, qui détient 34 % de Nice-Matin et 11 % de La Provence. Une candidature-surprise venue perturber les ambitions d’un autre richissime homme d’affaires, le Franco-Libanais Iskandar Safa, sur les rangs depuis octobre 2018. En discussion avec la rédaction de Nice-Matin (dont les 456 journalistes actionnaires possèdent les 66 % restants du capital au travers d’une SCIC), le propriétaire du plus grand domaine privé de la Côte d’Azur attendait pour le 17 juin une réponse favorable des Belges à son offre de reprise. Mais, la veille de l’échéance, la candidature Niel est venue remettre en cause son projet.

Sur place, cette immixtion a aussitôt été analysée sous le prisme politique. Xavier Niel est en effet l’un des visiteurs du soir d’Emmanuel Macron, tandis qu’Iskandar Safa est réputé proche des Républicains, notamment d’Éric Ciotti, président du département des Alpes-Maritimes. En réalité, il semble que le projet soit avant tout industriel : le fondateur de Free lorgnerait Woo, un opérateur de téléphonie wallon détenu par le holding communal belge qui chapeaute Nethys. En proposant à ce groupe semi-public – en grande difficulté financière – de le « libérer » de ses actifs de presse en France en échange de sa licence de téléphonie, Niel espère coiffer au poteau son concurrent Orange, également sur les rangs pour le rachat de la pépite Woo.

Les intentions cachées de Niel

L’objectif masqué de Niel qui consiste à racheter l’ensemble des actifs de Nethys sans forcément conserver les titres de presse – qui pourraient être revendus très vite – expliquerait pourquoi l’inventeur de la Freebox n’a pas jugé utile de prévenir la rédaction de Nice-Matinde ses intentions. Ni de présenter un plan de redressement chiffré, alors même que la société a été placée sous procédure de sauvegarde par le tribunal de commerce de Nice. Dans un communiqué de presse, la direction du groupe englobant Nice-MatinVar-Matin et Monaco-Matin s’était étonnée de « n’avoir jamais reçu la moindre proposition, et encore moins le projet du fondateur du groupe Free ». En privé, Bernard Tapie s’est lui aussi ému d’une possible arrivée de Xavier Niel au sein du quotidien marseillais, et aurait sollicité Rodolphe Saadé pour contrer l’offensive

Parallèlement, un autre vieil ami de l’ex-président de l’OM s’est invité dans la partie : le promoteur immobilier parisien Pierre Reynaud, d’origine niçoise, s’est lui aussi proposé pour jouer les « sauveteurs », associé au financier Pierre Gontier. Quelques jours après l’annonce de l’arrivée possible de Xavier Niel au capital, il envoyait le mail suivant à certains journalistes de Nice-Matin : « Mes chers amis. Je suis disposé à vous aider financièrement pour vous permettre de prendre le temps nécessaire à trouver la meilleure solution pour sauver votre entreprise de prédateurs étrangers à notre ville et à notre journal. » De quoi pimenter les débats au siège du quotidien niçois, où se tient ce vendredi une réunion consacrée à l’examen des offres de reprise sur la table. Avec, pour l’instant, un seul projet concret sur la table, celui d’Iskandar Safa, qui envisage, d’après son banquier Jean-Marc Forneri, « entre 30 et 40 de millions d’euros pour redresser le groupe ». Sollicité, Xavier Niel n’a pas souhaité faire de commentaire.

EXCLUSIF. Alors que la direction de « Nice-Matin » se réunit pour examiner les offres de Niel et de Safa, le PDG marseillais Rodolphe Saadé regarde « La Provence ». Par Mélanie Delattre

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